Le friending

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1 INTRODUCTION

Au XXI siècle, le fort développement des technologies de l’information (STIC) et de la communication (TIC) se traduit, à un niveau international, par la multiplication quasi exponentielle de plateformes interactives (ex. jeux multi-joueurs, mondes virtuels, réseaux sociaux, wikis, ect.) et de terminaux matériels comme support de transmission d’informations numériques. Actuellement, ces technologies et ses applications se démocratisent rapidement dans les sociétés « développées ». Elles deviennent ainsi un support quasi incontournable de l’activité de l’individu et de ses échanges d’informations. A travers leurs usages, les individus y laissent ou stockent, consciemment ou non, de multiples traces informatives et identitaires. Ces “traces” ou “empreintes” prennent ainsi la dimension d'identités numériques, puisqu'elles concernent l'image qu'a l'individu de lui-même vis-à-vis d’autrui, mais dans un monde virtuel. D'ailleurs, ces dernières s'expriment pleinement dans les réseaux sociaux; et puisqu'elles concernent l'individu en société sur le numérique, elles constituent aussi un carrefour multidisciplinaire d’où émergent des problématiques et des enjeux multiples : enjeux politiques, enjeux économiques, enjeux sociaux ou enjeux individuels. Dans le dictionnaire Robert, le terme enjeu est défini ainsi : « ce que l’on peut gagner ou perdre », mais l’on peut aussi le considérer sous l’angle de la transformation, du changement ou de la stagnation. A ce sujet, on remarque que fondamentalement des enjeux sociaux liés à la sociabilité (essentielle à la construction identitaire) et tout particulièrement à l’amitié, accompagnent la révolution numérique. L’amitié est par exemple une caractéristique essentielle que l’on retrouve sur des réseaux sociaux comme facebook. Elle est tributaire d'identités numériques ou des traces informatives relatives à soi stockées dans des supports numériques et partagées avec d'autres. Mais les amis dont on a la trace numérique sur les réseaux sociaux sont-ils vraiment des amis au sens où l’on l’entend dans « la vraie vie » ? En ce qui concerne l’amitié sur le Réseau, il devient donc pertinent d’en appréhender les changements, ce que l'on perd ou l'on gagne en matière de sociabilité, et donc en construction identitaire.

2 L’AMITIE, UNE SPECIFICATION DE LA NOTION DE SOCIABILITE (Mercklé, 2011)

Pour appréhender les enjeux sociaux de « l’amitié numérique », il s’agit avant tout d’examiner le concept d’amitié d’un point de vue sociologique et classique, sans tenir compte des changements et des transformations qu’impliquent les STIC relativement à cette forme de sociabilité particulière. Il s'agit aussi de rappeler que l'amitié participe à la construction identitaire de l'individu, puisqu'il construit sa personnalité au contact des autres.

Pour Forsé (1991, p. 247), la notion de sociabilité ne signifie pas la « qualité intrinsèque d’un individu qui permettrait de distinguer ceux qui sont sociables de ce qui le sont moins », mais plus simplement l’ensemble des relations qu’un ou des individus entretiennent avec d’autres, ainsi que les formes que ces dernières peuvent prendre. Notamment, on peut la considérer idéalement comme une forme pure de l’action réciproque fondée sur le principe de l’égalité. L’amitié comporte ainsi les mêmes caractéristiques que la sociabilité, puisque les individus se la représentent généralement comme une relation égalitaire, librement choisie, réciproque et plutôt informelle, c’est-à-dire faiblement institutionnalisée.
Mais il faut nuancer ces observations. Concrètement, l’amitié est plutôt un processus dans lequel s’impose une relation égalitaire entre des individus ayant différentes positions inégalitaires; ce qui les contraint à être créatifs dans leurs relations interpersonnelles. Vu sous cet angle, la sociabilité suppose donc un réseau, car à travers le réseau peuvent avoir lieu, entre des individus occupant des positions sociales inégales, des relations sociales fondées pourtant sur l’action réciproque.
En outre, comme le remarque Mercklé (2011, p. 39), l’amitié est une forme de sociabilité, qui implique un choix ou une sélection : « l’amitié peut être considérée comme une spécification des relations de sociabilité, au sein desquelles on distinguerait les relations électives ou affinitaires de celles qui ne le sont pas. Le critère de cette distinction est celui du degré de liberté du choix de la relation par ceux qu’elle relie : les relations avec les amis et les amants sont électives, celles avec la parenté plutôt semi-électives, et celles avec les collègues de travail plutôt non électives ».
De plus cette forme de sociabilité répond à ce dicton : « qui se ressemble s’assemble » (ou l'homophilie), comme l’observe Bidart (1997). Plusieurs études relatées par Mercklé (2011) montrent en effet que les amis ou les amies ont tendances à être similaires en termes d’âge, de sexe et de classe sociale. Cela peut s’expliquer pour plusieurs raisons : plus on interagit avec l’autre dans le même lieu ou les même contextes sociaux, plus on se perçoit égal à ce dernier, plus on a de chances d’en faire un ami. Ainsi bien qu’elle paraisse librement consentie et choisie, l’amitié obéit à des régularités sociales très fortes et contribue à la construction de la société. Mercklé (2011, p.41) constate à ce sujet : « que l’amitié soit dépeinte comme libre et gratuite n’interdit pas de s’interroger, comme on l’a fait, sur les déterminations sociales des choix affectifs, ni sur ce que les individus peuvent en retirer. »
Plus particulièrement, à ce sujet et comme le préconise Allan (1979), il est pertinent de différencier la solidarité instrumentale (ex. compter sur l’ami) de la solidarité expressive (ex. se confier à un ami).
D'ailleurs, au niveau microsociologique, l’amitié peut être vue comme une ressource individuelle ou comme le résultat de stratégies mises en œuvre par des acteurs sociaux gérant un capital social. Par contre, au niveau macrosociologique, l’amitié est un bien collectif, c’est-à-dire un principe de cohésion sociale, Mercklé (2011, p. 43) : « James Coleman considérant la sociabilité comme un bien public, c’est-à-dire au sens économique un bien inaliénable, difficilement échangeable, et qui n’est la propriété d’aucun acteur particulier mais réside tout entier dans la structuration des relations sociales. Mais, de cette définition macrosociologique, il tirait en réalité des implications microsociologiques fondamentales : parce qu’elle est un bien public, la sociabilité constitue une ressource, un capital social dont le contrôle est complexe, et suscite donc des stratégies individuelles organisées autour de son utilisation. »
Enfin, Mercklé (2011) avance que la sociabilité paraît actuellement diminuée dans des pays développés comme les USA ou la France, autant quantitativement (diminution du nombre de contacts), que qualitativement (diminution de la cohésion sociale). Mais ces données sont à relativiser, car il ne faut pas occulter les relations sociales qui ont lieu sur Internet ; si l’on considère l'amitié comme l’ensemble des relations entretenues concrètement avec les autres et la technologie comme un rapport social matérialisé. C’est pourquoi, il est pertinent d’examiner les transformations, les pertes et les gains subis par l’amitié numérique ou le friending - terme utilisé par Casilli (2010) - comparativement à l'amitié en face à face.

3 L’AMITIE NUERIQUE OU LE « FRIENDING » (Casilli, 2010)

La sociabilité de l'individu se relève différente dans les réseaux sociaux, tout comme le sont aussi ses identités numériques. D'ailleurs, le friending est un moteur de leur construction : stocker et échanger des informations sur soi avec des "friends" est un acte central de socialisation très motivant sur les réseaux sociaux. Il est donc pertinent d'examiner plus en détails ces changements et ce qu'ils impliquent au niveau de l'identité et de la sociabilité de l'internaute. Pour cela, il est très fructueux de se référer à Casilli (2010), qui s'est penché profondément sur le friending.
Cet auteur remarque justement, que l’élargissement des réseaux de connaissances se fait plus rapidement en ligne qu’en face à face. C’est donc le cas aussi pour l’amitié en ligne ou le « friending ». Les traces identitaires que l'on laisse sur le Web sont stockées dans un réseau informatif bien plus large que dans la vie réelle.
Cette amitié peut être de nature purement sincère ou alors purement utilitaire (mise en communication avec des personnes nouvelles, renseignements confidentiels, etc.). C’est pourquoi sur des réseaux comme Friendster, MySpace ou Orkut le partage d’informations avec d’autres membres de la communauté est central, d'où l'importance des traces numériques.
L’individu transite dans sa "vraie vie" au travers de plusieurs milieux sociaux denses : famille, groupe, communauté ; mais aussi dans des milieux où les contacts sont rares. Sur les réseaux, le friending ou l’amitié numérique prend tout son sens dans cette zone inconnue, car l’internaute y a besoin d’amis qui le guident. Ces derniers sont inscrits dans sa liste de contacts, ajoutés ou effacés constamment. Dans ce cas, contrairement à ce qui se passe dans l'amitié classique, un ami peut être un inconnu ou lié à l'inconnu; et cela ne s'avère pas destructif pour l'identité numérique de l'individu.
Par contre, le friending est un acte volontaire comme l'amitié. Il participe donc à l'identité active de l'individu (Le Deuff, 2009). Par exemple, sur des réseaux sociaux comme MySpace, il existe des filtres de vie privée pour tenir à l’écart les parents, les intrus et les opportunistes. Ajouter un ami devient ainsi un acte volontaire constitutif d’un cercle de confiance.
Par contre, même si l’on peut être de vrais amis sur le Réseau, l’on n’est pas abstenu au principe de réciprocité. Par exemple, on peut ajouter des amis à la propre liste, sans que ces derniers doivent faire réciproquement de même.
Ainsi, contrairement aux relations face à face, les liens d’amitié dans les réseaux sociaux sont un acte déclaratif fort. Ils sont en effet conditionnels à un envoi de requête officielle, que le destinataire est libre d’accepter ou de refuser. Cela ressemble fort bien au mariage : le fait de dire quelque chose en détermine l’existence. Par conséquent, alors qu’en face à face l’amitié est tributaire d’affinités électives ; le friending est motivé par l’intérêt vis-à-vis de contenus électroniques. L’ami devient ainsi la personne dont le profil est attractif aux propres yeux : photos, téléchargement de mp3, blogs, etc.. La construction identitaire au travers du friending dépend donc de déclarations faites en publics et de traces numériques. On perd en matière d'intimité

Comme dans l’amitié face à face, on observe dans le friending la centralité de l’utilitarisme, mais ce dernier se situe à un autre niveau. Toutes ces actions sont liées à des processus de coopération sociale orientés vers une tâche commune pas toujours présente dans l’amitié hors ligne : par exemple s’emparer de fichiers d’autrui, travail en commun d’ajout, triage, classification d’informations. Ainsi, les usages et les actes sur les réseaux sociaux deviennent explicitement essentiels et centraux dans la construction des identités numériques, alors qu'ils sont souvent implicites dans les relations amicales en face à face.
Enfin, contrairement aux relations hors ligne, établir de liens d’amitié dans les réseaux numériques peut servir à surveiller certains internautes, à les harceler, les diffamer, les bombarder ou utiliser abusivement des informations sur ces derniers. Or, hors ligne de tels procédés suffisent à casser l’amitié et peuvent être nuisibles pour la personnalité et donc pour l'identité d'une personne.
De même la beauté ou un très grand nombre de « friends » sur les réseaux sociaux ne sont pas synonyme de popularité. Soit l’on considère que ce type de profil surdimensionné est bidon et acquit par des procédés artificiels (générateur Friendship anautomatique d’ami, fausse photo, etc.). Dans les médias sociaux, la popularité d’une personne dépend en fait de l’activabilité des liens : la taille du réseau, sa bonne composition, sa densité et les articulations qui y ont lieu dépendant du contexte. Par exemple, pour un collégien, une liste de maximum 10 amis sur skyrock représente une isolement cruel ; mais pour une personne publique cela peut donner un caractère exclusif à son profil.
Enfin l’homophilie (qui se ressemble s’assemble) n’est pas un principe effectif d’organisation des relations sociales sur les réseaux sociaux. Sur ces derniers, les liens présentent plutôt de multiples facettes et les identités peuvent être morcelées dans différents espaces numériques. Cela va de l’amour inconditionnel à l’indifférence la plut totale. Ni la proximité émotionnelle, ni celle sociale s’avèrent déterminantes. Des personnes d’âges, de classe sociale similaire peuvent se rejoindre dans les premiers moments, mais il est observé que par la suite les relations ont plutôt tendance à se diversifier avec le temps. Les liens de friending sont de ce fait plus légers que les liens d’amitié hors ligne. Ils demandent moins d’interdépendance, moins d’ampleur, moins de profondeur, moins de compréhension et d’implication réciproque. C’est même un facteur de stabilité à long terme, car les internautes y ont moins l’obligation de s’investir ; ce qui limite les ruptures amicales.
C’est pourquoi la meilleure approximation du friending n’est pas l’amitié, mais le toilettage (le grooming) ; c’est-à-dire une sorte d’échange « hygiénique » de bons procédés, d’informations ou d’acte utilitaristes, facteurs de plaisir et de survie pour chacun sur le Réseau : ex. flâner ensemble sur des sites, échanger des commentaires, des commérages, des vidéos, se rendre de petits services, etc.. Ces activités sont donc peu profondes, mais permettent de s’entraider en réseau, sans pour autant s’empêtrer dans des relations profondes ou denses, qui pourraient être mises à mal par des conflits.
Enfin, contrairement à l’amitié face à face, le friending permet de combler des trous informationnels. Il permet par exemple le partage rapide et indépendant de renseignements sans passer par les hiérarchies et les canaux établis. Alors que dans un groupe trop dense dominé par l’homophilie, tous les membres partagent le même stock d'informations. Ce qui crée des redondances d’informations improductives. En revanche dans le friending ces obstacles peuvent être aisément dépassés. On observe par exemple, que dans des Universités cloisonnées en secteurs scientifiques, le friending permet justement une circulation d’informations entre personnes évoluant dans des domaines scientifiques complètements différents et sans rapport de prime abord. Cela peut générer des informations originales et de la créativité identitaire numérique à l’intérieur d’une institution somme toute rigide.

4 EN GUISE DE CONCLUSION…

Nous avons vu qu’il y avait des différences et des similitudes entre l’amitié et le friending. L’homophilie par exemple n’est pas de mise dans cette dernière forme de sociabilité particulière, par contre elle est un principe important d’organisation des relations sociales amicales face à face. Nous avons vu aussi que le friending permettait d’élargir le propre horizon relationnel, toutefois par l’établissement de relations plus légères, moins denses ; ce qui avait pour corollaire positif de décloisonner globalement les interactions sociales entre classes sociales et de « remplir les trous sociaux structurels ». Il semble donc que le friending soit une amitié en mutation. On peut penser, que tout comme il existe des formations hybrides intégrant des épisodes éducatifs à distance et en présence (Charlier, Deschryver & Peraya, 2006), il pourrait exister également une sorte d’amitié hybride, composée de relations amicales complémentaires à distance et en présence ; et il s’agirait de l’étudier plus profondément à ce titre.

5 BIBLIOGRAPHIE

· Charlier, B., Deschryver, N. & Peraya, D. (2006, sous presse). Apprendre en présence et à distance  : Une définition des dispositifs hybrides. (Contribution au Symposium REF 05). Distances et savoirs, 4(4).
· Guittet, A. (2008). L’entretien : Techniques et pratiques. Paris, 2004.
· Forsé, M. (1981). La sociabilité, Economie et Statistique, n°132, avril.
· Bidart, C. (1997). L’amitié un lien social. Paris, La Découverte.
· Allan G. A. (1979). A Sociology of Friendship and Kinship, Londres, G. Allen & Unwin.
· Casilli, A. (2010). Les liaisons numériques : Vers une nouvelle sociabilité ? Paris : Seuil.
· Le Deuff, O. (2009). Le Ka documentarisé et la culture de l’information. In Traitements et pratiques documentaires : vers un changement de paradigme ? Actes de la deuxième conférence Documents numérique et Société. Récupéré de http://hal.archives-ouvertes.fr/sic_00360759/, le 08.06.2011.
· Mercklé P. (2011). Sociologie des réseaux sociaux. Paris, La découverte.